Vision de l’OTAN sur la cooperation avec la Russie pour la défense antimissile

Allocution de l’Ambassadeur Alexander Vershbow, Secrétaire général délégué de l’OTAN à la Conférence de Moscou sur la défense antimissile, le 3 mai 2012

  • Mis à jour le: 03 May. 2012 17:18

Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux d'être de retour à Moscou. J'y ai passé quelques‑unes des années les plus enrichissantes de ma carrière en tant que représentant des États-Unis. Je suis très honoré d'y représenter aujourd'hui l'OTAN et de parler avec vous des grandes possibilités de coopération entre l'OTAN et la Russie dans le domaine de la défense antimissile.

Tous nos pays sont confrontés à une menace grave et grandissante, celle des missiles. Plus de trente pays travaillent actuellement sur une technologie de missile avancée. Certains disposent déjà de missiles balistiques pouvant être équipés de charges conventionnelles ou d'armes de destruction massive. Certaines de nos grandes villes sont déjà à portée de tir. Et même s'il est faible, le risque s'accroît de voir un jour un pays hostile nous menacer avec des missiles balistiques.

L'OTAN est une organisation de sécurité et de défense. Nous avons le devoir absolu de défendre nos populations. Il faut donc planifier en fonction des menaces les plus immédiates pour notre sécurité future. Voilà pourquoi, au dernier sommet de l'OTAN, à Lisbonne en novembre 2010, nous avons décidé de développer une capacité pour nous défendre contre les menaces balistiques actuelles et émergentes.

Notre système OTAN de défense antimissile se met désormais en place. Outre une contribution substantielle des États-Unis, plusieurs autres Alliés ont annoncé, ou envisagent sérieusement, des contributions sous la forme d'intercepteurs, de capteurs, et de systèmes de commandement et de contrôle. Et à notre prochain sommet, à Chicago ce mois-ci, nous comptons bien déclarer une capacité intérimaire qui regroupe des éléments du système OTAN de commandement et ces contributions nationales.

Cette capacité intérimaire offrira une défense limitée contre une menace balistique dirigée contre l'Alliance. Et nous prévoyons, dans les années à venir, de développer cette capacité intérimaire pour assurer la couverture totale et la protection de l’ensemble des populations, du territoire et des forces des pays européens de l’OTAN contre une menace future possible provenant de l'extérieur de la région euro-atlantique.

Il y a un an et demi, à Lisbonne, l'OTAN a invité la Russie à coopérer avec elle sur la défense antimissile, et le président russe a donné son accord. Malheureusement, les progrès dans la coopération OTAN-Russie ne sont pas comparables aux progrès accomplis au sein de l'OTAN.

Nous avons constaté qu'on a clairement le sentiment, dans ce pays, que l'OTAN ignore le point de vue de la Russie. La vérité, c'est que notre ambition pour la coopération avec la Russie en matière de défense antimissile est unique dans les partenariats de l'OTAN. Nous devons trouver des solutions communes à ce problème commun. L'objectif de l'OTAN est de trouver une voie à suivre qui passe notamment par une solide coopération avec la Russie dans le domaine de la défense antimissile.

Notre coopération a du sens d'un point de vue à la fois pratique, militaire et politique. Et si nous travaillons ensemble, cela montrera une fois pour toutes que nous pouvons bâtir la sécurité les uns avec les autres, et non les uns contre les autres.

La Russie cherche à obtenir des assurances que le système de défense antimissile de l'OTAN n'affaiblira pas sa dissuasion stratégique. L'OTAN prend au sérieux les préoccupations de la Russie : nous les avons examinées en détail à de nombreuses reprises au cours de l'année dernière. Nous avons profité de toutes les occasions pour expliquer pourquoi notre système de défense antimissile n'est pas - et ne sera pas - dirigé contre la Russie. Nous avons également écouté avec intérêt la Russie nous présenter ses propres capacités de défense antimissile et ses projets pour l'avenir. La conférence d'aujourd'hui devrait nous aider à mieux nous comprendre à cet égard.

Dans l'intérêt de notre débat, permettez-moi de résumer les raisons pour lesquelles le système de défense antimissile de l'OTAN ne constitue pas une menace pour la Russie.

Premièrement, la géographie et la science ne mentent pas. Notre système vise à protéger l'OTAN et l'Europe contre les attaques de missiles balistiques provenant de l'extérieur de la zone euro-atlantique, pas de Russie. Dans leur Revue conjointe des défis de sécurité communs du XXIe siècle, l'OTAN et la Russie sont convenues que la menace était sérieuse.

Aujourd'hui, le sud-est de l'Europe et le sud de la Russie sont les zones les plus exposées aux risques. Mais d'ici la fin de la décennie, toute l'Europe pourrait être à portée de tir. C'est pourquoi l'OTAN prévoit l'implantation de sites en Roumanie et en Pologne, afin de suivre le rythme de la prolifération des missiles dont la portée est de plus en plus longue.

Ces sites seraient tout simplement au mauvais endroit si nous voulions mettre en place une défense contre les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) de la Russie pointés vers l'Amérique du Nord. De plus, les ICBM de la Russie sont trop rapides et trop sophistiqués. Ils seraient tout simplement plus rapides que les intercepteurs que l'OTAN prévoit de mettre en place. Et enfin, la force ICBM de la Russie est beaucoup trop importante pour que le système de l'OTAN puisse réellement l'affaiblir, même si nos intercepteurs étaient beaucoup plus nombreux que ce que nous envisageons actuellement.

Deuxièmement, nous n'avons absolument aucune envie de mettre à mal la stabilité stratégique mondiale. Bien au contraire. Le système de défense antimissile de l'OTAN pourra intercepter uniquement un petit nombre de missiles balistiques relativement peu sophistiqués.

Ce système n'est ni conçu, ni dirigé contre la Russie. Comme l'ont reconnu récemment plusieurs éminents scientifiques militaires russes dans des articles publiés dans les médias de leur pays, la dissuasion stratégique de la Russie basée à terre est intacte, et elle le restera.

J'ai écouté attentivement ce matin les exposés faits par la Russie, exposés qui insistaient sur la menace pour la dissuasion russe, et je dois avouer que ne suis pas convaincu. Ces exposés s'appuient sur l'hypothèse fausse selon laquelle le système de l'OTAN pourrait se déclencher avant la fin de la combustion du propulseur d'un missile balistique assaillant, ce qui n'est tout simplement pas le cas. Je pense que des experts techniques des États-Unis et d'autres pays de l'Alliance aborderont cette question plus en détail au cours de la réunion d'aujourd'hui.

Pour que notre coopération puisse avancer dans ce domaine, il nous faut un fondement politique. Heureusement, nous ne partons pas de rien. Nous avons déjà beaucoup à mettre à l'actif de notre coopération antimissile de théâtre. Ainsi, il y a un peu plus d'un mois, nous avons eu en Allemagne un exercice assisté par ordinateur qui a donné de très bons résultats. Cet exercice a montré qu'une coopération étroite peut améliorer l'efficacité de la défense antimissile de l'OTAN et de la Russie. À présent, il est temps d’approfondir cette coopération sur le terrain.

Au sommet de Lisbonne, en 2010, le président Medvedev a cité des domaines dans lesquels les capacités de défense antimissile de l'OTAN et de la Russie pourraient être complémentaires. Pour ce qui nous concerne, nous souhaitons vivement trouver des solutions qui permettent aux systèmes de défense antimissile de l'OTAN et de la Russie de se renforcer mutuellement, au profit d'une plus grande sécurité pour les deux parties. Notre vision est celle de deux systèmes coordonnés visant un seul objectif, deux systèmes qui échangeraient des informations et procéderaient à une planification concertée pour une défense plus efficace du territoire des pays de l'OTAN et du territoire de la Russie.

Il y a sur la table une proposition inspirée par le président Medvedev lui-même. L'idée est de créer deux centres OTAN-Russie de défense antimissile où des officiers des pays de l'OTAN et de la Russie collaboreraient étroitement 24 heures sur 24.

Le premier centre, le Centre OTAN-Russie de fusion des données sur la défense antimissile, collecterait les données en provenance des capteurs de l'OTAN et de la Russie pour livrer une image de la situation opérationnelle commune indiquant les éventuels tirs de missiles de pays tiers.

Cette image opérationnelle serait transmise au deuxième centre, le Centre OTAN-Russie des plans et opérations de défense antimissile. Là, des officiers des pays de l'OTAN et de la Russie établiraient des plans d'interception répondant à divers scénarios de tirs de missiles dirigés contre nous. Ce second centre s'occuperait également d'élaborer des concepts d'opération, des règles d'engagement et des réponses préplanifiées en vue d'opérations de défense antimissile coordonnées qui pourraient être menées si une attaque devait se produire.

Dans ce cadre, l'OTAN et la Russie procéderaient à l'interception des missiles à l'aide de leurs propres systèmes de commandement et de contrôle. Mais il y aurait une coopération importante à chaque étape du processus, et l'efficacité de nos capacités combinées de défense antimissile s'en trouverait grandement accrue.

Mesdames et Messieurs,

À Chicago, ce mois-ci, l'OTAN compte annoncer une capacité intérimaire de défense antimissile. Et nous allons continuer de travailler sur une architecture de défense à l'échelle de l'Europe, qui devrait être opérationnelle pour la fin de la décennie. Nous le faisons parce que nous sommes déterminés à protéger nos populations, nos territoires et nos forces déployées contre les menaces émergentes qui pèsent sur notre sécurité.

Nous savons que la Russie et d'autres pays non membres de l'OTAN sont eux aussi déterminés à protéger leurs populations et leurs territoires. Tous les pays présents dans cette enceinte sont exposés à la menace de la prolifération des missiles. Et très peu sont en mesure de contrer cette menace par leurs propres moyens.

Nous voulons que l'OTAN et la Russie soient des partenaires à part entière dans la défense antimissile. Une coopération entre nos systèmes de défense antimissile respectifs renforcerait la stabilité stratégique et développerait la confiance dans le fait que nous poursuivons des objectifs communs. Et cela transformerait toute la relation OTAN-Russie, qui y gagnerait beaucoup.

La coopération pour la défense antimissile changerait complètement la donne. Elle améliorerait beaucoup notre sécurité commune. Et elle montrerait au monde que l'OTAN et la Russie sont déterminées à travailler ensemble pour faire face à l'une des principales menaces du XXIe siècle.

Dans son message à cette conférence, le président de la Fédération de Russie a averti que le prix à payer pour les mauvaises décisions en matière de défense antimissile pourrait être élevé. Je suis convaincu que ce serait une erreur que l'OTAN et la Russie ne coopèrent pas pour la défense antimissile. Saisissons donc l'occasion qui s'offre à nous d'entamer ce processus dès maintenant, en 2012, alors que nos systèmes respectifs en sont encore à un stade précoce de développement. Les bénéfices pour nos intérêts de sécurité communs seraient énormes.